C.G. JUNG, Le Rouge et Le Noir du 26 novembre 2011 au 25 mars 2012
Carl Gustav Jung, né en 1875, exerça à Zurich, où il mourut en 1961 et où naquit en 1899 Martin Bodmer, mort à Cologny l’année où il créait sa Fondation. Hermann Hesse, né en 1877, mort en 1962, fut l’ami de Hans C. Bodmer et le contemporain de Jung dont il fut le patient en 1916, au moment où le jeune Martin Bodmer commençait sa collection dans l’esprit de la littérature universelle selon Goethe. Rien ne pouvait mieux honorer le souvenir de Martin Bodmer en cette date anniversaire que ce rapprochement zurichois entre deux figures exceptionnelles d’intellectuels humanistes.
C. G. Jung a donné un sens nouveau à la « littérature universelle » chère à Goethe. Il faut chercher dans l’âme les ressorts de toute l’histoire de la pensée. Il en fit lui-même l’expérience onirique qu’il consigna dans un livre étrange, calligraphié sur parchemin comme un manuscrit médiéval, enluminé de visions comparables à celles d’un William Blake, dans un style apparenté au Jugendstil du début du XXe siècle.

C.G. Jung, le rouge et le noir
L’exposition gravite autour de ce Livre rouge compris comme un voyage initiatique au centre de soi-même, et des Livres noirs qui le précèdent. Elle présente aussi les grandes œuvres occidentales qui ont inspiré Jung, ses propres livres annotés, tirés de sa bibliothèque, les écrits de la Gnose et de l’Alchimie qu’il étudia en relation avec sa psychologie de l’Inconscient, les grands textes de l’Inde, du Tibet, du bouddhisme zen qu’il travailla avec les meilleurs savants de l’époque, et, pour finir, les manuscrits de ses livres majeurs où il cherchait à traduire les intuitions du Livre rouge à l’intention d’un public scientifique.
Carl Gustav Jung fait partie de ces philosophes et hommes de science qui, de Leibniz à Nietzsche, de Janet à Freud, ont montré que l’esprit humain ne pouvait pas se laisser réduire à son activité consciente, mais qu’une autre voix parlait en nous, s’écrivait en nous, à notre corps défendant, jusqu’au symptôme. Ainsi fut formulée, avec l’invention de la psychanalyse, l’hypothèse de l’Inconscient et, pour les pionniers, ce fut une plongée dans des abîmes intérieurs, volontiers comparée à une traversée de l’Achéron, selon la tradition antique de la Descente aux Enfers, avec Homère et Virgile, mais nourrie aussi de la tradition chrétienne, de Dante et de Goethe, dans la perspective d’un salut et d’une renaissance.
L’énigmatique Livre rouge, commencé par Jung à la veille de la Grande Guerre, dans une période qui connut aussi sa rupture avec Freud, poursuivi jusqu’en 1930, puis interrompu et repris en 1959, est resté longtemps à l’abri des regards profanes et gardé jalousement secret. Rien en effet n’était plus intime. Le professeur Jung atteignait une quarantaine comblée par la vie. Jung s’est pris pour sujet et objet d’expérience. Sa retranscription est celle d’un voyage au centre de l’âme humaine, dans la passion de la vérité.
La forme en est complexe, romanesque, théâtrale, initiatique, dialogique, prophétique, dans une mise en scène de figures multiples et mythiques, images et symboles, avec lesquels l’auteur se confronte comme avec autant de personnages et d’aventures : le héros, le désert, l’âme, le magicien, le guru, Salomé la mère terrible, Elie, le Serpent, le monstre des mers, la mort, le diable, le Dieu voué à l’incubation et la renaissance, l’arbre de vie. Le tout soigneusement calligraphié, avec une étrange minutie, et accompagné d’enluminures visionnaires, à couper le souffle, dans les grandes initiales ou en pleine page, évoque les œuvres enluminées de William Blake.
Mais l’entreprise se veut méthodique et garde l’ambition d’une science. L’exploration de son propre imaginaire fait le lien avec l’expression culturelle de mythes, images et symboles communs à l’espèce humaine, allant ainsi à la rencontre des visions gnostiques et des textes alchimiques, et encore des pratiques de méditation des sagesses orientales, brahmanisme de l’Inde, bouddhisme tibétain, mandalas du bouddhisme ésotérique, bouddhisme zen, taoïsme, Yi-King. Il s’en dégage, au fil des siècles, un arrière-plan ou un fond symbolique qui prend la valeur d’un inconscient collectif au travail dans la psychè individuelle. Cet inconscient originaire se présente comme la face obscure de la conscience, dont celle-ci est appelée à se dissocier pour acquérir son autonomie et voir le jour dans un processus d’individuation, au long duquel la personne entre en dialogue avec ses images intérieures et les intègre en réconciliant les forces antagonistes qui l’animent. De cette expérience intime sortira une nouvelle discipline théorique et une nouvelle forme de psychothérapie, la psychologie analytique qui a fait école.
Le passé de l’humanité eût-il été d’un seul coup effacé, écrivait Jung en 1912, ce fond de mythologie et de religion resurgirait tout entier à la génération suivante, car c’est dans l’âme, à ses yeux, mais c’est là aussi tout le problème, que réside l’histoire de la pensée humaine. En ce sens, selon le professeur Sonu Shamdasani, commissaire scientifique de cette exposition, ce serait dans la psychologie que la notion de « littérature universelle » chère à Goethe et à Martin Bodmer trouverait son fondement.