Autour des Karamazov. Alexeïeff, Pogedaieff, lithographies et fusains

Autour des Karamazov. Alexeïeff, Pogedaieff, lithographies et fusains

du 31 août au 26 septembre 2004

En 1929, un constructiviste russe, Alexandre Alexeïeff (1901-1982), artiste-artisan, contemporain de Braque et de Picasso, inventeur du film d’animation sur écran d’épingles (voir le prologue du Procès d’Orson Welles), recréait en une suite de cent lithographies consacrées aux Karamazov pour son éditeur et ami Jacques Schiffrin, fondateur de « La Pléiade », ce jeu d’ombres et de lumières qui semblent danser sur les parois d’une caverne faite de nos effrois, de nos délires, de nos visions. Et « le vieux Karamazov, avec sa trogne écartelée par un rictus de masque grec, nous l’avons regardé dansant avec furie, mèches noires en cornes diaboliques, cherchant à écraser le cafard qui rampe devant lui » (Georges Nivat). Expression de la haine entre père et fils, et symbole de la luxure du vieillard lubrique.

En septembre 2004, la suite des cent gravures a été exposée à la Fondation Martin Bodmer et le CAC Voltaire a projeté dans un même hommage à Alexeïeff Une nuit sur le Mont chauve et le Procès. Un catalogue, rédigé par le commissaire de l’exposition, le professeur Georges Nivat, en a gardé précieusement la mémoire :

« Alexeïeff, ce magicien, a franchi d’un pas léger les frontières des arts. La gravure, l’eau forte, sont des métiers qui pratiquent le trait, le trait dur et définitif, la gravure a longtemps servi à fixer les traits des personnages célèbres, a popularisé les tableaux illustres que le quidam ne pouvait pas voir, elle véhiculait un squelette plus ou moins grossier des choses. Alexeïeff lui a fait jouer un rôle de transgresseur, de pont sensuel entre les arts, entre poésie plastique et dessin de la fable, et même entre le fixe et le mobile puisque ses films animés sont plutôt des gravures animées, touchées par le rameau enchanté de la lumière en marche. Car la lumière donne son souffle à tous les textes qu’il touche, qu’il effleure, et qu’il accompagne avec tant de profondeur que souvent ce sont les textes qu’il a touchés qui semblent accompagner la mélodie en noir et blanc de ses illustrations.

Autour des Karamazov

Autour des Karamazov

En lisant et en regardant ces diptyques merveilleux que sont Les Frères Karamazov de Dostoievski-Alexeïeff ou La Dame de pique de Pouchkine-Alexeïeff, je me suis demandé si la transmutation opérée par Alexeïeff ne correspondait pas à cette « éjaculation lyrique immobile » dont parle Julien Gracq à propos de l’aria. Pour se laisser pénétrer par ce lyrisme immobile, mais tout trépidant de mouvement interne, il faut appréhender l’œuvre du romancier et de son illustrateur comme une seule œuvre, autrement dit il faut renoncer à ce concept bâtard et serviteur de « l’illustration ». Alexeïeff n’illustre pas, il transmue, il pénètre dans la logistique même du texte poétique, et il l’irradie de lumière. »

du 31 août au 26 septembre 2004

En 1929, un constructiviste russe, Alexandre Alexeïeff (1901-1982), artiste-artisan, contemporain de Braque et de Picasso, inventeur du film d’animation sur écran d’épingles (voir le prologue du Procès d’Orson Welles), recréait en une suite de cent lithographies consacrées aux Karamazov pour son éditeur et ami Jacques Schiffrin, fondateur de « La Pléiade », ce jeu d’ombres et de lumières qui semblent danser sur les parois d’une caverne faite de nos effrois, de nos délires, de nos visions. Et « le vieux Karamazov, avec sa trogne écartelée par un rictus de masque grec, nous l’avons regardé dansant avec furie, mèches noires en cornes diaboliques, cherchant à écraser le cafard qui rampe devant lui » (Georges Nivat). Expression de la haine entre père et fils, et symbole de la luxure du vieillard lubrique.

En septembre 2004, la suite des cent gravures a été exposée à la Fondation Martin Bodmer et le CAC Voltaire a projeté dans un même hommage à Alexeïeff Une nuit sur le Mont chauve et le Procès. Un catalogue, rédigé par le commissaire de l’exposition, le professeur Georges Nivat, en a gardé précieusement la mémoire :

« Alexeïeff, ce magicien, a franchi d’un pas léger les frontières des arts. La gravure, l’eau forte, sont des métiers qui pratiquent le trait, le trait dur et définitif, la gravure a longtemps servi à fixer les traits des personnages célèbres, a popularisé les tableaux illustres que le quidam ne pouvait pas voir, elle véhiculait un squelette plus ou moins grossier des choses. Alexeïeff lui a fait jouer un rôle de transgresseur, de pont sensuel entre les arts, entre poésie plastique et dessin de la fable, et même entre le fixe et le mobile puisque ses films animés sont plutôt des gravures animées, touchées par le rameau enchanté de la lumière en marche. Car la lumière donne son souffle à tous les textes qu’il touche, qu’il effleure, et qu’il accompagne avec tant de profondeur que souvent ce sont les textes qu’il a touchés qui semblent accompagner la mélodie en noir et blanc de ses illustrations.

Autour des Karamazov

Autour des Karamazov

En lisant et en regardant ces diptyques merveilleux que sont Les Frères Karamazov de Dostoievski-Alexeïeff ou La Dame de pique de Pouchkine-Alexeïeff, je me suis demandé si la transmutation opérée par Alexeïeff ne correspondait pas à cette « éjaculation lyrique immobile » dont parle Julien Gracq à propos de l’aria. Pour se laisser pénétrer par ce lyrisme immobile, mais tout trépidant de mouvement interne, il faut appréhender l’œuvre du romancier et de son illustrateur comme une seule œuvre, autrement dit il faut renoncer à ce concept bâtard et serviteur de « l’illustration ». Alexeïeff n’illustre pas, il transmue, il pénètre dans la logistique même du texte poétique, et il l’irradie de lumière. »