Historique de la Collection

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Quelques origines de grandes pièces

« Au temps où se dessinaient les tout premiers contours du but qu’aurait cette collection… j’avais choisi pour sujet de mes études la littérature allemande. Mais, à part Goethe, quelques éminents lyriques et les deux poètes zurichois, Keller et Meyer, mes préférences allaient à des étrangers – en tête, l’unique Shakespeare, le plus grand magicien de tous, qui ne le cédait qu’à deux étoiles congéniales : Homère, père des poètes et père de l’Occident, et les immortels cantiques et épopées de la Bible.

Et puis le prodigieux cortège qui s’ensuit et féconde le monde jusqu’à nos jours : Virgile et Ovide, les grands contes du Moyen-Âge, Tristan, Parcival (sic), les Nibelungen, le géant solitaire Dante, le prince des fabulistes Boccace, le fulgurant Arioste, Rabelais, génie du bizarre, Racine, génie de l’harmonie, La Fontaine, Cervantès, Defoe, Swift, Perrault, qui nous ouvrent la porte des rêves : contes de fées, légendes populaires, les Mille et une nuits, jusqu’à nos jours, où cet esprit s’incarne en deux génies nordiques, qui m’étaient, dès mon enfance parmi les plus chers : Hans Christian Andersen et Selma Lagerlöf. » (dans Fritz Ernst, Von Zürich nach Weimar, p.14).

Martin Breslauer

Martin Bodmer acquit de Martin Breslauer des livres provenant de la bibliothèque des princes de Stolberg-Wernigerode dont celui-ci avait acheté une grande partie dans les années 1930-1931. Quelques uns des ouvrages les plus rares de la littérature allemande classique provenant de la bibliothèque de Gotthilf Weisstein et de la collection Lessing formée par le général Lessing, descendant collatéral de Gotthold Ephraïm aboutirent à Zurich par la même voie. En 1935, Martin Breslauer décida de quitter l’Allemagne nazie.

Pour éviter le risque d’une confiscation, il vendit à Martin Bodmer 15 000 des 21 000 volumes de sa bibliothèque privée :« l’apport le plus considérable que la Bodmeriana ait jamais reçu et, aujourd’hui encore, l’une de ses composantes les plus importantes », de l’avis de son fils, Bernard Breslauer. Celui-ci en établit l’index à Zurich en 1938, avant de reprendre, après son retour en 1945, la firme de son père, mort en 1940 et de compter Martin Bodmer parmi ses clients. En 1970, pour constituer le capital nécessaire à l’entretien de la Fondation qu’il projetait, Martin Bodmer se résigna à traiter avec Hans Peter Kraus, collègue, ami et concurrent de Bernard Breslauer. Ainsi fut vendue une grande partie de l’ancienne bibliothèque du père de ce dernier.

Bernard Breslauer

Ses contributions majeures à la bibliothèque comprirent :

  • des poèmes autographes d’auteurs allemands tels que Mörike, Grillparzer, Fontane, Keller et C. F. Meyer ;
  • un chant inédit de Debussy, Il dort encore ;
  • le manuscrit complet du second chant d’un poème inachevé de Lamartine, Les visions ;
  • un fragment de manuscrit anglo-saxon du XIe siècle (une homélie par Aelfric) ;
  • un manuscrit coranique du XVIe siècle calligraphié (un rouleau de 10 m de long qu’on portait dans la hampe de l’étendard de bataille à la tête des armées turques) ;
  • une inscription cunéiforme en assyrien des années 885-860 av. J. C. qui venait du palais d’Ashur-Nasir-Pal ;
  • le seul exemplaire complet connu à ce jour des Plaisirs de l’Isle Enchantée de Molière (1664) et surtout, en 1963, un sonnet autographe de Michel-Ange suivi d’une lettre de dédicace à Vittoria Colonna.

Il intervint auprès de Sotheby’s pour l’acquisition d’un fossile d’ichtyosaure.

Lamartine, Les visions

Devenu également l’un des agents de Martin Bodmer dans les ventes aux enchères, il obtint pour lui en 1969, de la maison Stargardt à Marburg, le quintette à cordes en ré majeur Köchel 593 de Mozart et, en 1970, lors de la vente Schocken de Hambourg organisée par Ernst Hauswedell, trois pages de Faust et sept poèmes autographes de Goethe.

Autres acquisitions de chez Breslauer :

  • des autographes de la Renaissance à nos jours : de Lorenzo de Médicis, Machiavel, Erasme et Hutten à Schiller, Hugo Wolf (un poème de Heine en musique), Herzl (1ère édition dédicacée de Judenstaat) et Joyce ;
  • des manuscrits médiévaux du IXe siècle : un canon du Concile d’Aix-la-Chapelle, les Retractationes de saint Augustin, l’Homéliaire de Paul Diacre (abbaye de Reichenau) ; du XIIIe siècle : la Chanson d’Aspremont, la Summa in codicem Justitiani d’Azon de Bologne, le Compendium historiae in genealogia Christi de Pierre de Poitiers (ancien rouleau), un Psautier enluminé pour le Diocèse de Constance ; du XIVe siècle : un Dioscorides, De simplici medicina ;
  • quatre manuscrits humanistes italiens des XVe et début XVIe siècles de Polybe, Properce et Cassiodore (relié pour Léon X) et une traduction en italien de La Cité de Dieu ;
  • des manuscrits persans : le Divan de Djami (Shiraz, 1497), Salomon et Absal du même (Kurasan,1580), le Khamsa de Nizâmi (Shiraz, 1516).

Hans Peter Kraus

En 1931, Martin Bodmer prit rang parmi les plus grands collectionneurs en achetant une Bible de Gutenberg sortie des trésors des Tsars de Russie que liquidaient l’URSS. La Suisse avait le moins souffert de la Grande Dépression, le franc suisse restait fort, les prix s’effondraient partout ailleurs et Bodmer pouvait acheter à New York, Londres, Paris et Bruxelles pour une fraction du prix qui aurait prévalu quelques années plus tôt.

Aux enchères, il rencontrait peu de concurrence. Nombre de ses plus beaux livres furent acquis durant cette période. De plus, il était avisé et patient en affaires, il savait dire non et attendre un meilleur exemplaire ou un prix plus abordable. Habile négociateur, plaidant à l’occasion l’impécuniosité, il obtint par exemple de Rosenbach pour $46 500, au lieu des $85 000 du prix indiqué dans le catalogue, un manuscrit de Chaucer, The Canterbury Tales, dans sa reliure monastique d’origine ! C’est en 1935 que Kraus, jeune libraire à Vienne, reçut sur une simple carte postale une commande de CHF 25 000 pour plusieurs titres, parmi les meilleurs, de son catalogue. Pendant les 20 années qui suivirent (à l’exclusion des années de guerre), les ventes sur catalogue continuèrent par voie postale. Kraus ne rencontra Bodmer à Cologny qu’en 1956. En 1951, Martin Bodmer réussit à acquérir la fameuse collection Shakespeare de la librairie des frères Rosenbach, à Philadephie, pour $330 000, particulièrement les quatre célèbres Folios des œuvres complètes et 55 Quartos, ces petites publications originellement vendues pour un shilling à l’extérieur du théâtre. Ce qui fit dire – légende ou réalité ? – à la fille du président Truman, assistant au départ de la collection : « Guillaume Tell a battu Rockefeller ! »

Achats et ventes

Dans son autobiographie, Kraus affirme que l’importance de ses ventes à Bodmer au fil des ans n’a d’égale que celle des achats qu’il finit par obtenir. En 1956, il lui acheta un petit livre de prière en allemand du XVe, enluminé, comme on le découvrit plus tard, par le dernier des grands miniaturistes flamands, Simon Bening. Mais Livres d’heures, Bréviaires, Missels n’entraient pas vraiment dans le projet de la Weltliteratur. Ainsi Bodmer céda-t-il en 1968 à Kraus qui le lui avait demandé pour son fils (avant de le revendre aux Cloisters, à New York) le Psautier de Bonne de Luxembourg de l’atelier de Jean Pucelle (acquis en 1949 chez Sotheby’s), et un Livre de prières enluminé par Michelino da Besozzo.

De son côté, Kraus lui vendit en 1960 un remarquable Livre des Morts (PB 105) ; en 1963, une plaque de fondation du Sérapeion (Bibliothèque d’Alexandrie) ; en 1964, Die Welt als Wille und Vorstellung de Schopenhauer ; puis le Juengere Titurel de Albrecht von Scharfenberg et, en 1968, un exemplaire in-folio des Roses de Redouté. En 1969, Harry H. Ransom, chancelier de l’Université du Texas à Austin, offrit par l’entremise de Kraus d’acheter la Bibliothèque Bodmer en entier pour la somme de 60 millions de dollars. La lettre parvint à Martin Bodmer alors qu’il fêtait en famille son 70e anniversaire à Rome. Il déclina l’offre, après l’avoir lue à voix haute devant tous les siens. Cependant, il fit connaître à Kraus qui lui rendait visite en mai 1970, en compagnie de membres du Grolier Club désireux de voir sa collection, son intention de créer une Fondation et de doter celle-ci d’un capital de 2 à 3 millions de dollars. C’est ainsi qu’après l’échec d’une transaction immobilière, qui aurait résolu le problème, Kraus finit par avoir accès aux rayons de la bibliothèque et qu’il fit son choix d’un nombre important de pièces exceptionnelles, allant des papyrus Adler du IIe siècle av. J.-C. aux oeuvres de Molière de 1682, avec quelques « joyaux de la couronne », comme les 1ères éditions du King Lear (1608), de Lucrece (1594), du Pilgrim’s Progress de John Bunyan (1678), sans oublier le De motu cordis de William Harvey (1628). Parmi les incunables : le Planetenbuch de Bâle (1465), le Catholicon de Balbus (1460), les Facetiae du Pogge (1470), la Commedia de Dante avec les gravures de Botticelli (1481), entre autres. Dans les manuscrits : l’Histoire ecclésiastique du peuple anglais de Bède le Vénérable (latin, début IXe), un codex de trois romans arthuriens et, surtout, le Missel d’Arenberg, les Historiae Romanorum de Paul Diacre (IXe siècle) et le Titurel.

Collection Stefan Zweig

Stefan Zweig a été l’un des plus importants collectionneurs d’autographes de son siècle. Vivant à Salzbourg, il eut la douleur, trois ans avant que n’éclate la guerre, de devoir se séparer des manuscrits de ses poètes, pour émigrer en Angleterre, puis au Brésil.

Schubert

Il n’emporta dans son exil à Londres que ses manuscrits préférés. En 1936, Martin Bodmer reçoit d’un marchand viennois, Heinrich Hinterberger, un catalogue de 304 lots de « Penseurs et écrivains allemands », ainsi que de « Chefs-d’oeuvre musicaux manuscrits », qui provenaient de la collection Zweig. Sans hésiter, il acquit, à quelques exceptions près, l’offre entière. Dans les années qui suivirent, Bodmer a eu encore la chance d’acquérir à plusieurs reprises d’autres pièces de la même origine qui se trouvent maintenant à Cologny. De cette collection proviennent entre autres deux nouvelles d’Adalbert Stifter, le manuscrit intégral de son Witiko, le « Deutschlandlied » de Hoffmann von Fallersleben, le « Bandelterzett » de Mozart, puis d’autres manuscrits de Balzac, Goethe, Heine, Hölderlin, Napoléon, Nietzsche, Robespierre, Schubert, Schumann.

Goethe qui était lui-même collectionneur d’autographes avait déjà fait part de la fascination qu’ils exercent : quand on les étudie, « les hommes supérieurs deviennent présents de façon magique ». Zweig s’en est fait l’écho : « Les feuillets manuscrits sont des reliques visibles de l’Immortel, des traces de vie significatives des grandes existences. Un manuscrit est une image intérieure de l’être. L’écriture manuscrite remplit de crainte, d’amour et d’admiration pour le poète et le penseur dont sont immortalisés ainsi des traits de vie. » Sans doute Martin Bodmer a-t-il partagé ce sentiment.

Récits d’Odile Bongard

D’après le témoignage de Mlle Odile Bongard, « Martin Bodmer restait chez lui et recevait les advanced copies des libraires. Puis il passait commande. Tous ces catalogues étaient classés au 1er étage de la Bibliothèque. De 1951 à 1961, plusieurs acquisitions furent influencées par la bibliothécaire, Mlle Lehmann. Mais Martin Bodmer a toujours su ce qu’il voulait. A partir de 1962, il collectionna seul et différemment, sur la base de son schéma général. »

Les Shakespeare, les papyrus et les XVIIIe et XIXe français furent acquis après 1949. Outre Breslauer et Kraus, Martin Bodmer était en rapport avec d’autres antiquaires tels que Heinrich Eisemann, libraire originaire de Francfort, Pierre Berès, Robinson, Blaizot et, à Genève, Nicolas Rauch (ce dernier pour l’acquisition à Drouot d’autographes français du XIXe). Par l’entremise de Paul Botte (rue de l’Estrapade à Paris), il acquit les bas-reliefs néoattiques du duc de Loulé (c’est-à-dire la famille de Valle de Reis, après que Mlle Bongard eut obtenu grâce à leur fils, Joao Volke, un entretien décisif avec le ministre de la culture de l’époque, Almeida), des tapisseries bruxelloises, des dessins de Léonard (la Madonna al gatto et les grotesques) et des Livres des Morts égyptiens (PB 104 et 106).

Les Papyrus Bodmer ont été découverts en 1951 à Minia, dans la région d’Assiout, et semblent provenir d’une réserve dans la maison d’un intellectuel des IIIe ou IVe siècles ap.J. C. Ils furent acquis au Caire pour Martin Bodmer entre 1953 et 1957. Mlle Odile Bongard, qui fut durant 30 ans la secrétaire personnelle et la collaboratrice de Martin Bodmer, a accepté, pour la première fois, en 2003, peu avant son décès survenu en décembre, à l’âge de 83 ans, d’en donner le récit détaillé.

Papyrus Bodmer

« Un jour, lors d’une discussion animée sur l’Antiquité, Martin Bodmer s’adressa ainsi à moi : « Mais, trouvez-moi seulement un morceau de poterie du Ve ou VIe siècle avec, par exemple, un texte d’Homère ! ». Sur ces entrefaites, dans l’année 1951, au cours d’une visite de la Bibliothèque, Henri Wild, égyptologue suisse de l’Institut Français du Caire, qui travaillait à Saqqarah au tombeau de Ti, se présenta en retard en demandant de voir uniquement les documents égyptiens. Je le reçu séparément et, tout en lui montrant les pièces, je lui posais la même question que Martin Bodmer. « Mais, me dit-il, il y a au Caire, chez un marchand, bien mieux que cela : c’est un rouleau de papyrus, probablement du IIIe ou IVe siècle, avec un texte de l’Iliade, mais en assez mauvais état ». Je le priai aussitôt de me faire parvenir ce rouleau, à tout prix, à mon adresse privée. Quelques jours plus tard, le 17 juillet 1951, me parvint en effet un petit colis expédié comme papiers d’affaires, qui contenait le fameux rouleau.

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J’ai fait appel au professeur Victor Martin de l’Université de Genève pour identifier le document. Il en fut émerveillé et proposa de publier ce fragment des chants V et VI de l’Iliade. Henri Wild m’avait également communiqué l’adresse du marchand chypriote orthodoxe grec, originaire de Famagouste, Phocion Tano, antiquaire au Caire. Celui-ci fournissait également des collectionneurs comme Chester Beatty et Pierpont Morgan. Je l’ai donc contacté en le priant de m’envoyer si possible des photos de ce qu’il pouvait avoir dans le même genre. Des photos de feuillets de papyrus assez tardifs, concernant le Livre de Job, me furent expédiées, mais, elles ne venaient pas de la part de Tano.
Le temps passait et Martin Bodmer s’impatientait. Je lui ai donc demandé un billet d’avion et un délai de 24 heures pour aller les chercher. Je relève ici sur mon passeport l’indication de « novembre 1953″, date du premier de mes sept voyages en Égypte. Arrivée au Caire, j’ai contacté les personnes qui m’avaient envoyé les photos du Livre de Job. Elles me conduisirent à une banque où on m’expliqua que les papyrus originaux avaient été brûlés par crainte d’une dénonciation. J’ai pu toutefois obtenir des feuillets de papyrus en grec de Didyme l’aveugle, qui faisaient partie de la collection Groppi au Caire et dont le Père Doutreleau, en France, à Montpellier, étudiait la plus grande partie. Lors d’une réunion suivante, à laquelle participait Tano, je pris discrètement rendez-vous avec lui. Il me parla alors d’une intéressante découverte et il fut convenu entre nous qu’il me réserverait la totalité de ce qu’il pourrait en réunir. Comme je m’informais du lieu de cette découverte, il m’indiqua Mina ou Minia, près d’Assiout, en me priant de ne surtout pas divulguer cette information avant une vingtaine d’années et, devant témoin, je lui ai serré la main. J’ai respecté cet accord.
Passé le délai, j’ai prié le Prof. Rodolphe Kasser d’en faire une communication, laquelle parut en 1988 dans la revue « Aegyptus » 1-2 (Rivista italiana di egithologia e papyrologia). Tano me dit encore que c’était en creusant pour construire une maison « villa », dans la bourgade, qu’on était tombé sur une sorte de local qui pouvait être éventuellement la tombe d’un prêtre ou autre chose, une réserve peut-être, dans la maison d’un intellectuel des IIIe ou IVe siècles, pour abriter les documents. La famille propriétaire avait déjà essayé sans succès d’en savoir plus sur la valeur possible de ce lot, en consultant, à part Tano, deux ou trois autres marchands. Certains fragments furent donc dispersés et, sur les indications de Tano, je dus me rendre dans les arrière-boutiques de ceux-ci, au Caire, à Louxor, etc. pour regrouper le tout, y compris les menus fragments et même les brisures de papyrus, éparpillés dans du coton brut que je fouillais minutieusement. Puis je demandais d’envoyer cette récupération à Tano et de passer par lui.
Au Caire, je logeais d’habitude au « Sémiramis », d’où je repartais ici ou là comme touriste. Je bénéficiais également de liens d’amitié avec une famille cairote fortunée qui facilita mes démarches. Mes déplacements se firent parfois à cheval pour plus de discrétion. Je pus ainsi me rendre dans le désert aux endroits que me signalait Tano pour mes recherches et déjouer l’éventuelle surveillance d’agents étrangers qui étaient sur la même piste…
En allant sur place à Assiout, je compris à l’évidence qu’il était absolument impossible de situer exactement l’endroit de la découverte. Tout est, en effet, maintenant construit et les indigènes n’aiment pas les curieux. Ils racontent tout sauf la vérité pour éviter les ennuis. Rien n’est fiable. Seul Tano connaissait la vérité, mais quand la chose s’ébruita à la suite d’indiscrétions universitaires, il a dû lui même défendre ses intérêts en détournant l’attention ailleurs (d’où la fausse piste d’Amarna, par exemple).
Bien des légendes ont donc couru sur ces acquisitions. Mais, comme je peux l’attester par les emballages conservés, c’est en plusieurs petits envois qu’ont été acheminés tous les papyrus, à mon adresse personnelle et de manières les plus diverses (souvent entre deux cartons, emballés de façon à pouvoir être insérés dans un journal, par exemple). Deux exceptions notables : le Codex Bodmer II fut amené par le marchand lui-même, lors d’un de ses passages en Europe. D’autre part, comme Martin Bodmer passait par le Caire en revenant de New-Dehli, où il s’était rendu le 9 septembre 1957 pour la Conférence Internationale du Croissant et de la Croix-Rouge, on lui remit à l’aéroport, pour lui être agréable, un petit lot de feuilles de papyrus qui contenait surtout le Ménandre et une partie des Psaumes. C’est un égyptien de Louxor qui s’adressa à lui. Malheureusement ce dernier en demanda dix fois le prix en lui serrant la main… J’ai dû retourner au Caire pour arranger les choses, surtout vis-à-vis de Tano. Tous les papyrus restèrent dans le coffre de mon bureau jusqu’à leur restauration et leur publication. Pour les étudier et les conserver, ils étaient placés par moi-même entre deux feuilles d’acétate.
Il faut comprendre que pour Martin Bodmer, les papyrus ne représentaient, dans l’idée d’ensemble de sa bibliothèque, qu’une particularité parmi d’autres. Il m’a d’ailleurs laissé l’entière responsabilité de tout ce qui les concernait : acquisition, conditionnement, reconstitution, publication et ce qui s’y rapportait (prospectus, diffusion, expéditions).

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Je me suis adressée aux instances les plus compétentes d’alors pour toutes les questions techniques, sans obtenir de réponses convaincantes, à l’exception du Polytechnicum de Zurich, qui recommanda l’acétate comme étant la matière la plus inerte pour placer et conserver les papyrus. En l’adoptant, nous avons pu travailler rapidement et facilement, en dépit de la fragilité des documents.
Pour le grec, j’ai utilisé une machine à écrire à caractères grecs « Swissa », afin de transcrire clairement et directement les originaux, en m’aidant d’un texte comparatif. Ainsi, une fois la base établie, il était aisé de vérifier les variantes pour les notes, ce dernier travail étant de la compétence des professeurs responsables. Pour le copte, Rodolphe Kasser utilisait du papier quadrillé pour transcrire précisément chaque lettre. (J’avais d’abord contacté le Prof. Nagel de l’Université de Genève, mais, en raison de ses problèmes de santé, ce dernier me proposa son neveu Rodolphe Kasser, alors pasteur dans le canton de Vaud). J’envoyais à celui-ci des photos des originaux pour qu’il puisse travailler d’abord chez lui, avant de procéder aux vérifications sur les documents mêmes. Par la suite, grâce au FNRS (Fonds National pour la Recherche Scientifique) et tout en donnant ses cours à l’Université de Genève, il put se consacrer entièrement à l’ensemble des textes coptes de la Bibliothèque Bodmer et participa également aux éditions en grec.
Dès la première publication, il s’est établi une sorte de roulement pratique qui a assuré une continuité rapide et peu coûteuse : une sortie de fonds était nécessaire pour la 1ère édition, les versements des ventes se faisaient sur le Compte de Chèques Postaux, ce qui finançait en partie la 2e édition. À partir de la 3e édition, le fonds de roulement assurait en grande partie ou en totalité (selon l’importance) la publication des volumes. Finalement le tout était amorti et ne coûtait pratiquement plus rien. Ce système a permis de publier 26 volumes de 1954 à 1969. »

Odile Bongard

Éclaircissements complémentaires :

  • Le rouleau de l’Iliade avait été expédié par avion de Tunis par H. H. Abdul Wahab. C’est le Bey de Tunis, Moham Lamine Ier (qui avait dû se retirer en 1948) qui en facilita la sortie. Abdul Wahab servait d’intermédiaire entre lamine et Tano.
  • O. Bongard était l’amie de la famille Takla, au Caire.
  • Les « agents étrangers » (dont un pseudo-clergyman) dépendaient de l’Institut de Chicago.
  • O. Bongard avait été mise en relation avec Abdel Abou Aziza, qui louait des chevaux pour aller à Saqara. Il lui disait : « Toi, Madame, je te donne mon fils » (pour l’accompagner), « toi, Madame, montes comme les Bédouins. » O. Bongard était, en effet, une cavalière accomplie, membre du Rallye de Genève. « La demoiselle de Genève », comme on l’appelait, avait passé les tests de dressage (bronze et argent) et participait à toutes les chasses qui se déroulaient aux Franches Montagnes, avec le peloton des officiers, les Dragons de Saint-Ymier.
  • Le riche industriel de Louxor, dans le textile, proche du gouvernement égyptien, qui remit son lot à Martin Bodmer, s’appelait Mahamoud Mohasseb. La presse fit grand cas de ce transfert tout à fait officiel.