Victor Hugo : Impératrice (1869)

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Travaillant à une édition augmentée de ses Châtiments, Victor Hugo, encore en exil, compose une pièce vipérine contre l’impératrice, mais décide de la garder secrète.

 

Sous le rabot du maître, des copeaux

En plus de soixante années de production littéraire, l’ « Homme Océan » laissa, serrés dans de grandes malles, des milliers de fragments, ébauches et brouillons : bouts d’essai rimés, débuts de discours politique, « choses vues » notées d’une plume émue, aphorismes pontifiants, tous étaient, au hasard des situations, consignés sur les pages d’un carnet ou jetés sur le premier bout de papier venu (prospectus, couverture de livre, etc.). On a baptisé ces membra disjecta du beau nom de « copeaux ». Par testament, Victor Hugo (1802-1885) avait exigé que tous ses manuscrits inédits complets, mais aussi « toutes les choses écrites de ma main, de quelque nature qu’elle soient », connaissent un jour la publication. Ce poème, toutefois, fit exception et demeura inédit jusqu’en 2009.

V. Hugo, Impératrice, 1869

 

Poète exilé, poèmes engagés

Venu se pencher sur le berceau de sa petite-fille Jeanne tout juste née, Hugo, exilé hors de France depuis dix-sept ans, séjourna à Bruxelles durant tout le mois d’octobre 1869, travaillant à son Torquemada, mais aussi à plusieurs poèmes destinés à une édition augmentée des Châtiments. Tous ces vers étaient inspirés par l’actualité politique récente, et notamment par les équipées guerrières de Napoléon III à l’étranger (comme ce poème, daté du 18 octobre, traitant de la dramatique expédition mexicaine : « Quoi ! de la liberté là-bas dans le Mexique ! Est-il un archiduc qui veuille être cacique ? Vous, Max ?… »). Ecrit d’une main nette, mais comportant plusieurs repentirs et variantes, le présent manuscrit est lui daté du 11 octobre 1869 : il livre un poème complet, d’abord intitulé « Impératrice » – une indication sans doute trop claire, trop directe qui fut ensuite biffée par l’auteur.

Une souveraine aux inclinations pernicieuses

C’est pourtant bien à Eugénie de Montijo, l’épouse du « bandit » (comprenez : Napoléon III), que Hugo s’adressait avec hargne. Car ce régime honni n’était pas « qu’un règne de tigre, on y sent [aussi] la vipère ». Tout en dénonçant l’athéisme des plus grands dignitaires de l’Empire (en

Photographie d'Hugo

Photographie de Victor Hugo par Nadar

premier lieu « Jérôme »,soit Napoléon-Jérôme, dit Plon-Plon, un cousin du monarque bien connu pour ses positions anticléricales), Hugo reprochait à l’impératrice sa «bigoterie» et son « signe de croix grotesque à l’espagnole ». Et, plus grave, les implications politiques de sa dévotion et de son ultramontanisme : le soutien de la France au « vieux loup romain qui s’intitule agneau », à savoir le pape Pie IX. La « question romaine » était une pierre d’achoppement depuis la création du royaume d’Italie en 1861 : pendant dix ans, seule la présence de troupes françaises à Rome permit la survie des Etats pontificaux devant la poussée des Garibaldiens. Le 3 novembre 1867, perdant mille hommes, les « Chemises rouges » avaient subi une lourde défaite durant la bataille de  Mentana, face aux zouaves pontificaux (en partie français) et aux troupes françaises du général-baron de Pohlès. Conflit aux dimensions modestes, certes, mais, pour Hugo, « la guerre en petit reste le meurtre en grand ». Les Etats pontificaux ne survécurent guère à la chute de l’Empire : Rome tomba aux mains de l’armée italienne le 20 septembre 1870.

Nicolas Ducimetière
11 septembre 2013