Michel-Ange, Lettre à Colonna, 1541

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Ce modeste feuillet pourrait symboliser à lui seul toute la Renaissance italienne. La signature modestement posée dans l’angle inférieur de la page est pourtant l’une des plus prestigieuses qui soit : on reconnaît sans difficulté dans cette belle écriture humaniste le nom « michelagniolo buonarroti », Michel-Ange (1475-1564). L’illustre peintre de la chapelle Sixtine est évidemment moins connu comme poète, mais cet humaniste complet, génie universel, composa en fait, sa vie durant, des vers dont la circulation se limita toutefois au cercle étroit de ses intimes. Seules quelques pièces avaient été divulguées au public par Vasari. Il faudra attendre 1623 pour que le recueil de ces Rime soit enfin publié par le petit-neveu de Michel-Ange (dans des versions d’ailleurs largement censurées, remaniées, voire réécrites !).

Rédigée au domicile romain de Michel-Ange dans le quartier du « Macello de’ Corvi » (Abattoir des Corbeaux), cette missive, entièrement de la main de l’artiste, doit sans doute être datée de l’année 1541, alors même que le Jugement dernier de la Sixtine, achevé après six ans de labeur, allait être dévoilé (non sans scandale) au pape Paul III. Si l’identité de la destinataire n’est pas révélée dans le courrier, elle ne fait pourtant guère de doute : poème et lettre étaient adressés à une amie proche de Michel-Ange, la poétesse Vittoria Colonna (1492-1547), marquise de Pescara. Alors que le peintre se montrait souvent des plus économes dans l’usage du papier, il consacra une belle et large feuille in-folio, pliée en deux et contrecollée (pour créer plus d’épaisseur), afin d’y apposer ces quelques lignes. Adoptant une écriture humanistique proche de la calligraphie, il prit également un soin tout particulier de la mise en page : alors que les sauts et retraits de ligne soulignent l’architecture habituelle du sonetto, la taille des caractères comme la position des lignes sur la page distinguent très nettement le poème des mots d’accompagnement en prose. Les deux adoptent en tout cas le même ton respectueux : Michel-Ange salue certes une amie, mais aussi une grande dame, qui vient de lui faire un don précieux. Ce cadeau, qui devait mener son destinataire « in paradiso », était sans aucun doute un manuscrit des Sonetti spirituale de la poétesse, elle aussi fort discrète quant à ses poèmes (elle >>>


déplorait ainsi que des éditeurs peu scrupuleux aient fait main basse sur certains de ses poèmes, qui connurent treize éditions non autorisées par leur auteur entre 1538 et 1547). Cette communication des Sonetti à Michel-Ange était donc une marque insigne d’amitié et de confiance, dont seulement deux autres proches de la marquise bénéficièrent (notamment Marguerite d’Angoulême, reine de Navarre, auteur de l’Heptaméron). Emu, reconnaissant, le peintre-poète avouait ici son impuissance à égaler un tel don avec son «opra mia caduca e frale » (« mon œuvre caduque et frêle »). Il pensait « fare prima qualche cosa a quella di mio mano » (« faire d’abord quelque chose de ma propre main »), qu’il s’agisse d’un dessin ou d’un poème, mais il se découragea, prétend-il, impuissant à égaler un tel « don céleste », devant lequel « l’ingegnio e larte ela memoria cede » (« le talent, l’art et la mémoire s’inclinent »). A en croire Vasari, le peintre refusait en général tout présent, « car il lui semblait, quand quelqu’un lui donnait quelque chose, qu’il restait pour toujours son obligé » : Michel-Ange semble donc avoir fait une exception notable dans le cas présent. Par ailleurs, en dépit de la parfaite humilité affichée dans son texte, il ne manqua pas de recopier ensuite soigneusement son “indigne” sonnet et la lettre d’accompagnement pour ses archives (une copie autographe aujourd’hui conservée dans les Archivio Buonarroti à Florence). Quant au présent original, il fut confié à un serviteur de confiance, « Urbino » (de son vrai nom Francesco dell’Amadore), pour être délivré directement à sa destinataire. Jouant à l’occasion les experts, Michel-Ange se disait d’ailleurs, en fin de courrier, prêt à venir chez son amie pour « vedere la testa di Cristo che Suo Gratia disse mostrami » (« voir la tête de Christ que Votre Grâce a dit vouloir me montrer »). Reflet à la fois de pratiques mondaines, de connivences littéraires et de pure amitié en plein âge d’or de la Renaissance italienne, ce courrier est d’autant plus exceptionnel que la correspondance, sans doute abondante, échangée entre Michel-Ange et Vittoria Colonna se résume aujourd’hui à deux lettres du grand artiste et cinq de son amie.

Nicolas Ducimetière. Publié initialement dans Art Passions (2014).