Charles Dickens, Christmas Carol (1843)

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Ils sont légions les livres à parler de Noël. De l’ouvrage illustré pour enfants au roman policier, cette date attire les écrivains, qui l’envisagent comme un événement joyeux ou déprimant selon leur inclination. Parcourons quelques-uns des grands classiques du genre conservés dans nos rayons : les contes de Noël du XIXe siècle.

En littérature comme dans la vie, les réveillons ne sont pas toujours heureux. C’est le cas pour les petits Tyltyl et Mytyl, les jeunes héros de l’œuvre fantastique de Maurice Maeterclinck, L’Oiseau bleu. Ecrite en 1908 et représentée pour la première fois à Moscou cette même année, cette pièce en six actes met en scène les aventures des deux enfants d’un modeste bûcheron, privés de Noël en raison de leur pauvreté. Extrait de l’acte I :

– Mytyl : C’est Noël, dis ? …
– Tyltyl : pas encore ; c’est demain. Mais le petit Noël n’apportera rien cette année…
– Mytyl : Pourquoi ? …
– Tyltyl : J’ai entendu maman qui disait qu’elle n’avait pu aller à la ville pour le prévenir… […] Mais il vient cette nuit chez les enfants riches.

C’est en allant guigner un sapin rutilant à la fenêtre d’une riche demeure que les deux petits rencontreront la fée qui les enverra chercher l’oiseau bleu, magique et guérisseur, susceptible de sauver une petite fille.

Autre réveillon pour un destin plus tragique : celui de la Petite marchande d’allumettes. Le conte d’Andersen (Den Lille Pige Med Svovlstikkerne en version originale danoise) parut pour la première fois en 1845, dans le cinquième volume de ses Contes (Nye Eventyr). L’histoire pathétique de cette fillette mourant de froid durant la Saint-Sylvestre allait bientôt émouvoir toute l’Europe, à commencer par l’Allemagne, où les traductions illustrées fleurirent dès le début des années 1850.




 

C’est dans l’Angleterre victorienne des années 1840 que le « conte de Noël » gagna ses lettres de noblesse et que les codes et traditions liés à cette fête virent le jour. L’époux de la jeune reine, le prince Albert, avait d’ailleurs importé la coutume germanique du sapin de Noël, très vite adoptée par les Britanniques. Des recueils ou des nouvelles ressuscitaient dans le même temps un vieux folklore plus insulaire, puisant dans des traditions festives remontant à l’ère élisabéthaine (l’Américain Washington Irving avait ainsi, dans son Sketch Book de 1820, raconté son expérience d’un Noël anglais « à l’ancienne », avec son lot de chants, contes et comptines).

Rien d’étrange, donc, qu’un auteur montant comme Charles Dickens ait pratiqué ce genre. Dès 1834, dans l’une des nouvelles de ses Sketches by Boz, il avait décrit « A Christmas Dinner ». Neuf ans plus tard, il revint sur le sujet, avec un court volume qui se voulait avant tout une satire sociale. L’ouvrage fut écrit en un mois et demi, en octobre-novembre 1843 : un travail « bigrement ardu » selon l’auteur qui menait en parallèle d’autres projets de romans. Sous sa reliure toilée rouge, illustré de plusieurs gravures sur bois dont quatre planches en couleurs, le livre fut imprimé par les soins des éditeurs londoniens Chapman and Hall, qui éprouvèrent quelques problèmes pour harmoniser les couleurs de la page de titre et des papiers de garde. Six jours avant la Noël 1843, un titre mythique paraissait donc en libraire : A Christmas Carol (en français : Un Chant de Noël).

 

Le conte met en scène, en une veille de Noël, dans un Londres glacial et embrumé, un vieux prêteur sur gages au cœur flétri, Ebenezer Scrooge, réputé pour son âpreté au gain, sa rudesse et sa misanthropie. Pour cet avare passionné, Noël et son cortège de fêtes ne constituent qu’un fatras de « foutaises » (« humbugs »). Après avoir terrorisé son employé sous-payé, le pauvre Bob Cratchit et éconduit des quêteurs venus solliciter un don pour les pauvres, il passe un réveillon solitaire dans sa grande demeure vide. Une solitude bientôt dérangée par l’apparition du fantôme de son ancien associé, Jacob Marley, mort sept ans plus tôt.

« It was so long, and wound about him like a tail ; and it was made (for Scrooge observed it closely) of cashboxes, keys, padlocks, ledgers deeds, and heavy purses wrought in steel ». Avec ce cortège de chaînes, cassettes, cadenas et tirelires hérités de son ancienne profession, le spectre expose à Scrooge la damnation qui lui a été réservée pour sa cupidité. Il l’informe aussi du passage de trois autres esprits qui détermineront le propre sort de Scrooge.

 

Se succèdent alors en trois « staves » (soit couplets ou strophes) les fantômes des Noëls passés, présents et à venir. Le premier, un enfant aux traits de vieillard, invite Scrooge à revivre les fêtes en famille de son enfance, puis les bals de ses jeunes années chez le vieux Fezziwig (épisode figurant en frontispice du livre), enfin le Noël tragique qui marqua la rupture de ses fiançailles et le début de son amour exclusif pour l’argent. Epuisé par les regrets, Scrooge s’endort un bref instant avant d’être réveillé par un géant débonnaire : l’esprit du Noël présent. Ce dernier va certes lui présenter les plaisirs gastronomiques de cette fête, dindes et puddings, mais aussi l’amener, à travers Londres, devant la fenêtre du logis misérable des Cratchit, où Scrooge pourra constater la précarité dans laquelle vivent son employé et ses proches, notamment le maladif Tiny Tim.

Le troisième et dernier esprit, celui des Noëls futurs, se distingue d’emblée par sa mise funèbre. Drapé de noir, sans prononcer un mot, il fait constater à Scrooge les réactions entraînées par la disparition d’un homme d’affaires. Alors que son cadavre gît encore sous le drap qui le dissimule, ses domestiques se partagent ses biens dans la plus totale indifférence, tandis que ses débiteurs manifestent leur joie. Chez les Chrachit, on pleure Tiny Tim, qui vient de succomber. Scrooge est enfin conduit devant la tombe devant accueillir l’affairiste défunt et découvre que la plaque porte son nom. Le vieil homme implore alors son salut et son rachat : « I am not the man I was. I will not be the man I must have been but for this intercourse. Why show me this, if I am past all hope ? ». Dans le dernier « couplet », Scrooge, réveillé de son cauchemar et transformé, accomplit ses promesses : dotant les pauvres, dînant chez son neveu en famille, il veilla sur la famille Cratchit et sauva Tiny Tim de la mort. « Il n’eut plus de commerce avec les esprits ; mais il en eut beaucoup plus avec les hommes, cultivant ses amis et sa famille tout le long de l’année pour bien se préparer à fêter Noël, et personne ne s’y entendait mieux que lui ».

Le succès d’Un Chant de Noël fut immédiat : les 6’000 exemplaires de l’édition originale partirent en quelques jours et, au mois de mai 1844, l’éditeur en était déjà à la septième édition du livre. En raison d’un prix de fabrication élevé, Dickens n’avait touché qu’une somme assez modeste en guise de droit d’auteur, mais l’accueil critique le dédommagea largement : le romancier William M. Thackeray (auteur des Mémoires de Barry Lyndon) parla du livre comme d’un « bienfait national et, pour tout homme ou femme qui le lit, une faveur personnelle ». La revue Athenaeum parlait d’ « un plat de choix à servir à la table d’un roi », où l’on trouvait « matière à rire et à pleurer, à ouvrir mains et cœur à la charité ».

Si quelques grognons trouvèrent moyen de critiquer le prix assez élevé de ce mince ouvrage (cinq shillings, soit environ 40 francs suisses), cette œuvre entra vite dans le patrimoine littéraire mondial. Si sa dimension de pamphlet social s’est atténuée au fil du temps, l’impact du livre sur la célébration de Noël, dans le monde anglo-saxon, puis occidental au sens large, est indéniable : l’expression « Merry Christmas ! » (« Joyeux Noël ! »), si courante aujourd’hui, passa ainsi dans les usages en raison de son emploi par le vieux Scrooge transformé au matin de Noël.

 

Joyeux Noël et bonne année à tous !
Nicolas Ducimetière