Bibliophilie et blague belge

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Page de titre du catalogue Fortsas

 

 

 

Un pamphlet figurant le royal derrière de Louis XIV, le véritable Evangile voulu par le « citoyen Jésus » ou la recette secrète d’une Infusion polyglotte par le moyen de laquelle les Wallons acquerront une connaissance parfaite du bas-allemand : voici quelques-uns des livres uniques qui furent proposés aux amateurs dans un petit catalogue de vente paru en 1840. Voici l’histoire de cette collection très particulière et fort savoureuse, preuve que les bibliophiles, gens souvent très sérieux, peuvent aussi avoir beaucoup d’humour.

 

Catalogue Fortsas, p. 4

 

Une vente des plus alléchantes

Il est un trésor méconnu parmi les collections de la Bodmeriana : son fonds documentaire. Bibliographies, catalogues de libraires ou de ventes aux enchères du XVIIIe au XXe siècle : beaucoup sont rarissimes et comportent de très précieuses informations. Dans l’un de ces recueils factices reliés en cuir rouge figure un catalogue à l’histoire très particulière…

Au printemps 1840, une centaine de bibliophiles triés sur le volet, en Europe comme aux Etats-Unis, reçut un petit catalogue bien imprimé intitulé Vente d’une très riche mais peu nombreuse collection d’ouvrages … ayant appartenu à feu M. le Comte de Fortsas. La dispersion devait avoir lieu le 10 août 1840, à Mons, en Belgique. Tout le petit monde de la bibliophilie fut mis en émoi par la révélation de cet ensemble dont la particularité, expliquée dans la préface, était de ne présenter que des livres rarissimes au point d’être carrément uniques. Le très discret comte de Fortsas, décédé depuis peu et dont la vie était narrée par une notice biographique dans les règles de l’art, était passé maître dans l’art de réunir ces désirables rarae aves.

 

 

Catalogue Fortsas, p. 5

 

Des ouvrages inconnus, des contenus surprenants

Certains titres excitaient plus particulièrement les convoitises des bibliomanes. Les adeptes du roi-soleil ne tenaient plus en place à l’idée de découvrir Les Suites du plaisir, ou desconfiture du Grand Roi dans les Païs-Bas (n° 43), parution de 1686 décrit comme « un libelle d’un cynisme dégoûtant à l’occasion de la fistule de Louis XIV », avec une gravure représentant « le derrière royal sous la forme d’un soleil entouré de rayons ». Quant à la princesse de Ligne, elle avait juré d’emporter à n’importe quel prix le récit secret des « fredaines » et vantardises de son « polisson de grand-père » : Mes Campagnes aux Pays-Bas, avec la liste, jour par jour, des forteresses que j’ai enlevées à l’arme blanche (n° 48). L’ouvrage, paru sur les presses privées du prince, était « imprimé par moi seul, pour moi seul, à un seul exemplaire, et pour cause » (il s’agissait de ses aventures galantes). D’autres ouvrages, plus sérieux, se réclamaient aussi par l’intérêt de leur provenance, comme cette Disputation philosophica de 1607, érudit traité sur l’absence de sexe avant le péché originel, un exemplaire portant la signature et des notes du grand Leibniz (n° 47).

 

Préface du catalogue : détails biographiques sur le comte de Fortsas

 

Douche écossaise à Mons

Dans les jours précédant la vente, on fit se loger dans toutes les auberges de Mons les plus grands noms de la bibliophilie mondiale : l’académicien Charles Nodier (par ailleurs responsable de la bibliothèque de l’Arsenal), le bibliographe Jacques-Charles Brunet, le conservateur de la récente Bibliothèque royale de Bruxelles, les libraires Techener de Paris et Maggs de Londres. D’autres avaient envoyés des ordres à l’expert, donnant des commissions élevées ou disant vouloir se procurer tel ou tel exemplaire « à n’importe quel prix ». On annonçait que des acheteurs de Marseille, Paris, Londres, Copenhague, Berlin, Vienne, Lisbonne, Saint-Pétersbourg et même des Etats-Unis avaient fait le déplacement pour venir enchérir. Finalement, le 9 août, par un simple avis placardé en place publique, la vente était annulée sans plus d’explications. On sut bientôt le fin mot de l’histoire : ce catalogue, un gigantesque canular bibliographique, était né de l’imagination d’un groupe de bibliophiles belges facétieux qui avaient su jouer des envies de leurs confrères en collection.

 

Une note manuscrit de l’époque exposant les dessous du canular

 

 

 

 

 

 

Toutes ces notices et descriptions, si habilement ciselées selon les code et lexique des experts et libraires, étaient forgées de toutes pièces : ces livres n’existaient pas, n’avaient jamais existé. Le principal auteur de cette énorme farce, Renier Chalon (1802-1889), n’en était d’ailleurs pas à son coup d’essai en matière de pastiche. Aujourd’hui, ce rarissime catalogue, dont 100 exemplaires seulement avaient été tirés, est devenu l’un des mythes de la bibliophilie et une pièce de qualité muséale, donnant même lieu à une réédition en fac-similé en 2005.

 

Nicolas Ducimetière
25 septembre 2013