A. Lincoln, Lettre à Herndon (1848)

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Juillet 1848. Au terme de deux années de guerre contre leur voisin mexicain, les Etats-Unis viennent d’augmenter leur territoire de nouvelles et vastes contrées : le traité de Guadelupe Hidalgo a fait passer sous bannière étoilée la Californie, le Nevada et l’Utah, sans compter de notables agrandissements de l’Arizona, du Colorado, du Nouveau-Mexique et du Wyoming. Au total, plus de 1,3 million de kilomètres carrés. Quant au Texas (qui avait conquis son indépendance sur le Mexique, les armes à la main, dès 1836), son statut d’Etat de l’Union était désormais garanti. Si le conflit avait, dans ses débuts, connu bien des contradicteurs à Washington (on se plaisait à l’appeler la « Mr. Polk’s War », du nom du président James Knox Polk, alors en fonction), la victoire finale, le faible nombre des pertes dans les rangs américains (moins de 2’000 tués au combat) et l’immensité des territoires conquis rallièrent à peu près tous les suffrages.

Pour autant, certains refusaient encore le principe même de cette guerre, à commencer par le principal responsable de la victoire, le général Zachary Taylor (1784-1850). En janvier 1848, ce dernier avait obtenu de la Chambre des Représentants un amendement blâmant « [a] war unnecessarily and unconstitutionally commenced by the President [Polk] ». Le principal soutien de cette motion parmi les députés était un jeune élu du parti Whig : Abraham Lincoln (1809-1865). Après plusieurs mandats à la Chambre des députés de l’Illinois, cet avocat prometteur avait recueilli en 1846 les suffrages nécessaires pour se rendre à Washington. Opposant farouche à la « Polk’s War » dès ses débuts, Lincoln accusa le président d’avoir utilisé des incidents de frontière mineurs pour déclencher une guerre injuste, servant ainsi ses ambitions et celles du parti démocrate.

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Interpellant le président au Congrès, il lui intima de prouver que le site (« spot ») de l’accrochage sanglant entre une patrouille américaine et un détachement de cavalerie mexicain, prétexte à la guerre, se trouvait bien sur le sol des Etats-Unis. Cet acharnement sur la question des preuves et sur la localisation exacte des faits lui valut, de la part de ses ennemis politiques, le surnom moqueur de « spotty Lincoln » (« Lincoln le boutonneux », allusion à son visage grêlé par la variole). Mais son engagement déplut également à ses propres électeurs de l’Illinois, plutôt favorables à la conclusion positive du conflit. A l’été 1848, l’influence politique de Lincoln était donc sérieusement compromise : la fin de son mandat approchait et il semblait certain qu’il ne serait pas reconduit. Aussi jeta-t-il ses dernières forces dans la désignation du candidat Whig pour l’élection présidentielle à venir, en soutenant le général Taylor.

Depuis leur étude d’avocats de Springfield, le jeune associé de Lincoln, William H. Herndon (1818-1891), informait son mentor, par des lettres régulières, de l’état d’esprit des électeurs de l’Illinois. Conscient de la crise qui agitait le parti Whig, Herndon se laissa aller à quelques confidences désabusées dans la presse locale, critiquant notamment les « old fossils » qui empêchaient les jeunes militants de s’exprimer. Il envoya ensuite les articles en question (« newspaper slips ») à son associé, lequel lui répondit par la présente lettre datée du 10 juillet 1848. Dans sa célèbre biographie du futur président américain (Herndon’s Lincoln – The True Story of a Great Life, parue pour la première fois en 1889), Herndon devait parler d’un courrier « so clearly Lincolnian and so full of plain philosophy » qu’il le reproduisit intégralement. Fatigué par des mois de batailles politiques, Lincoln avait été blessé par les propos « exceedingly painful » de son associé : bien que neuf ans à peine les séparent, il lui semblait se reconnaître comme « one of the old men » dénoncés par Herndon.

Non sans ironie, il se disait prêt à accepter toutes les leçons politiques de la jeune garde et à la soutenir dans ses combats. Mais il souhaitait tout de même glisser quelques conseils bien sentis à celui qu’il décrivait avec chaleur comme « a labourious, studious young man […], far better informed on almost all subjects than I ever have been ». Ceci précisé, Lincoln, ayant « the advantage of you in the world’s experience merely by being older », mettait en garde son jeune ami contre « a fatal error » : croire utiles la suspicion et la jalousie. Si tout débutant pouvait être en butte à des obstacles dressés sur sa route, il convenait de les ignorer et de ne pas se laisser détourner du but fixé : « la manière pour un jeune homme de s’élever est d’emprunter par lui-même toutes les voies qu’il pourra, sans jamais suspecter que quiconque veuille l’en empêcher ». Ainsi demeurait-on sur le « true channel ». Et Lincoln d’achever ce courrier presque paternel par la mention « Your friend, as ever », car, en dépit de ce léger nuage, l’amitié entre les deux hommes ne devait jamais plus se démentir.

Quelques mois plus tard, Taylor élu président, Lincoln renonça pour sa part à se représenter comme député et retrouva ses bureaux de Springfield, gagnant en quelques années une réputation méritée d’avocat en vue, grâce à plusieurs procès retentissants. Après cette traversée du désert toute relative, il revint au premier plan de la scène politique en se faisant élire au Sénat à la fin de l’année 1858, puis en remportant l’élection présidentielle de novembre 1860. La réaction du Sud esclavagiste à son arrivée à la Maison Blanche fut immédiate : entre décembre 1860 et février 1861, sept Etats firent sécession, avant de se réunir sous l’appellation d’Etats confédérés d’Amérique. Le 12 avril 1861, les troupes sudistes s’emparèrent de la citadelle de Fort Sumter, au large de Charleston : dès lors, pour préserver l’existence même des Etats-Unis, le président Lincoln, jadis grand pourfendeur des pouvoirs de la Maison Blanche en matière militaire, se trouva contraint au rôle de chef de guerre.

Nicolas Ducimetière
Initialement publié dans le revue Art Passions (2014).