Chorus mysticus

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« Il y avait pourtant dans les lettres et les dires de Martin Bodmer, des références à des achats d’une nature qui me troublait », avouait Breslauer : « Je veux parler de son intérêt grandissant pour les plus anciens vestiges de l’art ou même de la vie sur terre. » Reculer sa bibliothèque jusqu’aux origines ou l’étendre jusqu’aux réalisations humaines, était-ce vraiment en rapport avec la littérature en tant que telle ? « Voulait-il créer une sorte de musée de l’homme ? » L’article de Martin Bodmer, paru dans Image en 1970, « montre un intérêt très distant de son œuvre de 1947, la littérature mondiale n’étant qu’une part d’un schéma historique beaucoup plus vaste ».

Martin Bodmer a essayé de concrétiser l’aventure de l’esprit humain à travers l’histoire dans le langage, dans environ 80 littératures, mais, comme le souligne Hans E. Braun, « tout ce qui nous a été transmis par écrit se détache sur la toile de fond que forment les énoncés sans écriture. Les modestes 6 000 ans de tradition écrite par les moyens de tablettes cunéiformes, de clous de fondation, d’ostraka, de papyrus, de jade, de bronze et de supports plus récents contrastent avec les délais gigantesques de 170 millions d’années qui sont représentés à la Bibliothèque par les premiers témoins de la vie animale sur notre planète – des ichtyosaures et d’autres fossiles – des témoins qui rappellent l’évolution dans laquelle l’homme est sorti de la nuit pour devenir ce qu’il est aujourd’hui grâce à la parole, à l’écriture. »

Mais on doit comprendre, disait Martin Bodmer dans sa conférence de Londres en 1967, intitulée « The cultural and spiritual ideas behind the Bodmeriana », que « l’humain est contradictoire, que l’humanité se caractérise communément par la médiocrité, la cruauté et l’égoïsme, qu’elle est, dans son essence même, anti-humaine. Le miracle, c’est qu’un petit nombre d’individus, une goutte d’eau dans cet océan, a finalement prévalu et incarne l’histoire au final. »

Johann Wolfgang von Goethe

Faust II, vers 12084-12095 et 12104-12111, Goethe (1749-1832)

Ce Chorus mysticus (Faust II, fin) commence avec les hommes d’action et se termine avec le poète, avec entre ces deux pôles, tout l’éventail des génies. Mais il y a plus profond encore. « L’œuvre d’art semble être, de toutes les créations humaines, la plus éloignée de la Nature. Il n’en est rien : elle est au contraire la continuation et la perfection de la Nature à travers l’esprit et elle signifie la victoire sur la matière ; tout  accomplissement de l’esprit ouvre une brèche vers le divin. C’est de cela, de tout cela, que la Bodmeriana essaie d’être une évocation. »

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