A propos de la Collection

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Quatre domaines, cinq périodes :

Martin Bodmer finira par considérer que la création s’exerce dans quatre domaines de l’histoire, ou « sphères » de civilisation et de culture : celle du Pouvoir (Macht), qui organise la société (pôle de la civilisation), celle de l’Art (Kunst), qui regroupe les chefs-d’œuvre de la culture humaine, celle de la Science (Wissen), les systèmes et les découvertes du monde, qui relèvent des deux pôles, celle de la Foi (Glaube), des textes sacrés des religions, qui les transcende tous deux. Sur la fin, Martin Bodmer privilégia une structure historique et symbolique fondée sur le nombre cinq, arbitraire, mais ancrée dans l’être de l’homme. Les cinq âges sont :

1. Des origines de l’homme à la fin du Paléolithique (≈ 500 000 ans)
Armes, outils, feu, tribus, sépultures.

2. Le Néolithique (≈ 20 000 ans) : Art, magie, religion.

3. Les Ages du Bronze et du Fer (il y a 5 000 ans)
Villes, Etats, invention de l’écriture. Cette période comprenant les cinq hautes civilisations du Fleuve Jaune (Hoang ho), de l’Indus, de l’Euphrate, du Nil, et des Îles de la Mer Egée d’où est sortie la civilisation occidentale.

4. A partir du premier quart du premier millénaire av. J.-C
Cette période comprenant les cinq civilisations historiques de l’écriture, Sino-japonaise, Indo-dravidienne, Indo-iranienne, du Croissant Fertile et occidentale, dont la contre-partie est constituée par les cinq civilisations sans écriture, du Mexique, du Pérou, d’Afrique, de Malaisie et d’Australasie.

5. Le cinquième âge a commencé
Où l’écriture n’est plus le seul moyen de communication et de préservation des valeurs spirituelles, situation nouvelle créée par l’électronique.





Le Chorus mysticus :

Martin Bodmer a essayé de concrétiser l’aventure de l’esprit humain à travers l’histoire dans le langage, dans environ 80 littératures, mais, comme le souligne Hans E. Braun, « tout ce qui nous a été transmis par écrit se détache sur la toile de fond que forment les énoncés sans écriture. Les modestes 6 000 ans de tradition écrite par les moyens de tablettes cunéiformes, de clous de fondation, d’ostraka, de papyrus, de jade, de bronze et de supports plus récents contrastent avec les délais gigantesques de 170 millions d’années qui sont représentés à la Bibliothèque par les premiers témoins de la vie animale sur notre planète – des ichtyosaures et d’autres fossiles – des témoins qui rappellent l’évolution dans laquelle l’homme est sorti de la nuit pour devenir ce qu’il est aujourd’hui grâce à la parole, à l’écriture. »

Mais on doit comprendre, disait Martin Bodmer dans sa conférence de Londres en 1967, intitulée « The cultural and spiritual ideas behind the Bodmeriana », que « l’humain est contradictoire, que l’humanité se caractérise communément par la médiocrité, la cruauté et l’égoïsme, qu’elle est, dans son essence même, anti-humaine. Le miracle, c’est qu’un petit nombre d’individus, une goutte d’eau dans cet océan, a finalement prévalu et incarne l’histoire au final. »

Le Chorus mysticus commence avec Homère, Moïse, Zarathoustra, Mahâvîra Bouddha, Lao Tseu, Jésus. On distingue cinq périodes chronologiques :
1. Grèce ancienne (VIIIe av. J.-C.-IVe ap. J.-C.)
2. Rome antique (IIIe av. J.-C.-Ve ap. J.-C.)
3. Moyen Age (Ve-XIIIe)
4. Renaissance (XIVe-XVIIe)
5. Temps modernes (XVIIIe-XIXe)

Le « Pentagone poétique » acquiert ici une forte valeur symbolique.






Herodote

Quelques mots de Martin Bodmer :

« J’ai esquissé les débuts de cette bibliothèque, qui remontent à environ 35 ans, aux années de la première guerre mondiale. La qualité des éditions qui étaient alors accessibles correspondait aux tristes circonstances.

A part la fameuse Tempête, les exemplaires de l’Enfer, de l’Odyssée, de Faust, étaient des livres de 20 sous ; ajoutez-y ma petite Bible de confirmation, c’était bien modeste !Néanmoins c’était déjà le glorieux « pentagon » : Homère, la Bible, le Dante, Shakespeare et Goethe, qui n’a pas été dépassé depuis comme il ne saurait l’être. Il ne s’agissait que d’élever la qualité et le volume des éléments qui le représentaient, et d’ajouter à ce noyau de la « Weltliteratur » la floraison qui en émane. » (dans Fritz Ernst, Von Zürich nach Weimar, 1951, p. 16).

« La matière comprend « l’ensemble de ce que le génie humain a exprimé par la parole, et plus que par la parole. Il serait inconcevable que la musique n’en fasse pas partie, puisque nous en devons la conservation à la notation écrite. C’est le cas également pour les beaux-arts, grâce à l’illustration et la description. Combien de monuments de l’antiquité nous seraient perdus, n’étaient-ce les rapports de témoins oculaires ! Enfin nous concevons une grande partie du monde visible sous l’empire des esprits qui, peu à peu, ont ouvert les yeux des hommes.

Cela vaut également pour l’histoire. D’Hérodote à Toynbee, l’histoire, c’est la manière dont on nous la présente ! Et les sciences naturelles ? Les sciences tout court ? En parlant des Muses et de l’érudition, n’oublions pas les gigantesques domaines de la pensée et de la foi, de la recherche philosophique et de la religion. L’ensemble de tout ceci est la « Weltliteratur ». » (ibid. p. 17)

Quelques mots de Bernard Gagnebin :

Le 31 janvier 1971, Bernard Gagnebin, alors Doyen de la Faculté des lettres de l’Université de Genève (1962 – 1974), écrivit cette lettre à Martin Bodmer :

« Cher Monsieur et Ami,

Je vous remercie de m’avoir permis de revoir vos manuscrits de Balzac, ces cinq nouvelles qui forment une partie des « Scènes de la vie privée », elles-mêmes fragment de l’immense « Comédie humaine ». Vous m’aviez un jour interrogé sur cette situation propre à la littérature française de n’avoir point d’auteur- sommet, de Shakespeare, de Dante, de Cervantès, de Goethe et vous m’aviez demandé si je considérais Balzac comme le plus grand de la littérature française.

Aujourd’hui encore, je réponds : non. Rousseau et Voltaire sont aussi grands et peut-être davantage, et Flaubert et Montaigne, et Baudelaire, et Proust. C’est un caractère propre à la littérature française d’être multiple.

A cette occasion permettez-moi de vous dire une fois de plus combien j’ai admiré la Bibliothèque que vous avez créée, accrue, enrichie, classée avec tant de soin pendant tant d’années. C’est vraiment quelque chose d’unique dans notre monde dominé par la technique, la science, le profit. C’est un haut-lieu exceptionnel que vous avez installé à Cologny, à l’ombre des pins, des cèdres et des marronniers.

Il faut qu’il vive encore longtemps, qu’il soit le point de ralliement de tous ceux qui croient encore dans la supériorité de l’esprit sur la matière, qui refusent de se laisser entraîner par le matérialisme et la facilité. L’ensemble que vous avez réuni donne une idée extraordinaire de l’aventure humaine ou plus exactement de la grandeur de l’homme.


 

 

C’est à Cologny que l’on peut suivre l’effort de l’homme pour découvrir le monde, pour communiquer avec ses semblables au moyen du langage, de l’art, de la littérature, pour inventer l’écriture, le papyrus, le parchemin et bientôt le papier et la typographie, pour conquérir peu à peu plus de compréhension, plus de sagesse, plus d’humanité.

Voilà pourquoi je fais des vœux très sincères pour que vous puissiez longtemps encore diriger cette œuvre unique, animer cette collection admirable. Je fais des vœux pour votre rétablissement, car vous nous êtes cher à plus d’un titre.

Veuillez transmettre mes respectueux compliments à Madame Bodmer et croire, cher Monsieur et ami, à l’expression de mes sentiments très fidèles et très dévoués. »

***

 

Martin Bodmer, sur la création artistique :

« L’œuvre d’art semble être, de toutes les créations humaines, la plus éloignée de la Nature. Il n’en est rien : elle est au contraire la continuation et la perfection de la Nature à travers l’esprit et elle signifie la victoire sur la matière ; tout  accomplissement de l’esprit ouvre une brèche vers le divin. C’est de cela, de tout cela, que la Bodmeriana essaie d’être une évocation. »